LAURENT MIGNON, un mutualiste d’adoption à la tête de BPCE

Le directeur général de Natixis succède à François Pérol à la présidence du directoire du groupe mutualiste ce 1er juin. Après une succession éclair, Laurent Mignon veut entamer un tour de France pour prendre le pouls des établissements régionaux.

C’est une petite révolution dans le petit monde des banques mutualistes. Ce vendredi, le directeur général de Natixis, Laurent Mignon succède à  François Pérol à la tête du groupe BPCE après un processus de nomination éclair. Désigné à « l’unanimité » du conseil de surveillance de BPCE pour prendre la présidence du deuxième groupe bancaire français qui rassemble les réseaux des Caisses d’Epargne et des Banques Populaires, Laurent Mignon n’avait pourtant pas, a priori, le profil idéal pour susciter un tel plébiscite.

Urbain, parisien, il n’a jamais dirigé de banque régionale, ni exercé le premier métier du groupe, celui de  banquier de détail . Mais voilà, si Laurent Mignon se dit « Breton d’adoption » à force de temps passé dans sa maison de Saint-Lunaire, il est aussi mutualiste d’adoption…

Un homme pragmatique…

Recruté par François Pérol dès la création du groupe BPCE en 2009 pour remettre sur pied  sa filiale Natixis , alors au bord du précipice à cause de son goût pour les « subprimes », il s’attelle à la tâche avec le pragmatisme qui le caractérise. Cessions d’actifs pour assainir le profil de risque de la banque, réorientation stratégique vers des métiers d’intermédiaire sur les marchés pour réduire sa consommation en fonds propres

Laurent Mignon traite les sujets avec une philosophie constante : « le pire des choses c’est de ne pas traiter un problème quand il se présente. Si un métier ne va pas bien ce n’est pas en fermant les yeux qu’il ira mieux », affirme aux « Echos » ce banquier de cinquante-quatre ans.

…Qui a fait ses preuves au sein du groupe

Passé par le trading chez Indosuez, l’assurance aux AGF, la banque d’affaires et la gestion d’actifs chez  Oddo & Cie , Laurent Mignon est éprouvé à tous les métiers de Natixis. Mais si la greffe prend avec les réseaux mutualistes c’est surtout parce qu’il fait ses preuves. « En neuf ans, je ne l’ai jamais vu mis en défaut sur un sujet, il connaît ses dossiers sur le bout des doigts », atteste Stéphanie Paix qui préside le directoire de la Caisse d’épargne Rhônes-Alpes et siège au conseil de BPCE. Aujourd’hui, Laurent Mignon tient pour preuve de son succès le cours de Bourse de Natixis qui, après s’être écroulé à 80 centimes, dépasse désormais les six euros.

Sa compétence fait consensus au sein de BPCE, mais ces dernières semaines, les conditions de sa nomination ont fait débat. « François Pérol s’est désigné lui-même son successeur et s’est félicité par la suite dans le Figaro du succès de sa « guerre de mouvement ». Ce n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler une gouvernance sereine ! », fait valoir un connaisseur du groupe.

Le groupe doit tirer parti du fait d’être mutualiste et décentralisé. Je crois à ce modèle de développement. C’est aussi celui que j’ai poussé chez Natixis

Il faut dire que cette succession a été précipitée par  le calendrier de Société Générale  : à la recherche d’un numéro deux celle-ci s’est tournée vers Laurent Mignon. Sa promotion à la tête de BPCE a du coup été réglée en quatre jours, dans le plus grand secret.

Pour l’instant, Laurent Mignon a toutefois rassuré en interne, affirmant sa volonté de respecter une ligne de partage claire entre les prérogatives nationales et régionales. « Le groupe doit tirer parti du fait d’être mutualiste et décentralisé. Je crois à ce modèle de développement. C’est aussi celui que j’ai poussé chez Natixis, dans la gestion d’actifs ou dans les métiers de fusion et acquisition », détaille l’intéressé.

Rendez-vous en septembre

La personnalité de Laurent Mignon tranquillise aussi les banquiers rouges et bleus sur leur avenir : « c’est un entrepreneur et un développeur, c’est une qualité dont nous avons besoin. On considère souvent que les banquiers mutualistes sont des barons mais nous sommes aussi et surtout des entrepreneurs ! », fait valoir Stéphanie Paix.

Sa marque, Laurent Mignon veut d’ailleurs se donner un peu de temps avant de l’imprimer : « je veux engager une phase de dialogue avec les dirigeants du groupe, je n’arrive pas avec des idées reçues », promet le financier. Il ne dévoilera donc sa feuille de route qu’à la rentrée de septembre, après avoir achevé son tour de France. Son ami et ancien patron Philippe Oddo le reconnaît bien là : « il est prudent par nature et évite de se fier à des grands principes pour construire une stratégie. Il entre très vite dans le concret et n’oublie pas les impératifs du terrain ».

La consolidation européenne en ligne de mire

Laurent Mignon fixe néanmoins déjà sa ligne d’horizon au-delà des frontières du groupe : « BPCE a une forte implantation en France. A moyen terme, le groupe pourrait aussi réfléchir à son avenir européen, dans l’optique de la poursuite de l’Union bancaire ». Avant cela, le nouvel homme fort du groupe devra toutefois s’atteler aux défis bien nationaux de sa banque. Avec 106.500 salariés et 7.800 agences bancaires, BPCE est aux premières loges de la  révolution numérique .

Celle-ci exige la formation massive des équipes dont le métier va se transformer, voir disparaître. Dans ce domaine, les syndicats vont devoir trouver un modus operandi pour accompagner cette mue : « il est d’une grande intelligence mais manque de capital humain. Il a un management très raide », s’inquiète un représentant des salariés. Sur ce point, Laurent Mignon opte comme à son habitude pour la franchise : « j’ai une parole directe, je ne changerai pas de style ». Avant de tempérer : « mais direct ne veut pas dire irrespectueux ».

Sharon Wajsbrot – Les Echos du 31/05/2018